samedi 18 mars 2017

Faïences anciennes...

Petit panorama de certaines céramiques arrivées il y a peu à la galerie... comme un petit air de printemps !

De Jules-Charles Le Bozec, une jeune fille sous l'averse, modèle créé au début des années 1930 à Quimper. Cette pièce, parfois appelée Bergère ou Jeune fille à l'ombrelle, évoque davantage la petite ondée de mars que la grosse pluie de novembre...

Jules-Charles Le Bozec (1898-1973), Jeune fille sous l'averse, faïence, H. 48 cm ; L. 22 cm ; l. 19cm, manufacture HB, Quimper, années 40-50


Du Nantais Georges Brisson, un plat créé dans la première moitié des années 1920. D'un graphisme hardi et très art-déco, il présente un marin d’État semblant compter fleurette à une Bigoudène. On notera l'originalité chromatique dynamique des couleurs complémentaires.
Georges Brisson (1902-1980), Coupe Bigoudène et marin, faïence, H. 8 cm ; diam. 39 cm, manufacture HB, Quimper, années 20-30

Du côté de chez Robert Micheau-Vernez, un joli modèle de deux Bigoudènes (modèle créé en 1931), scène familiale, mais aussi évolution du costume.
Robert Micheau-Vernez, Jeune et vieille Bigoudènes, faïence, H. 37 cm ; L. 23 cm ; l. 13,5 cm, manufacture Henriot, Quimper, années 40-50

Une jolie paire de vases de Jos Kervella est également arrivée récemment à la galerie. Un couple bigouden se contemple ainsi depuis...1939 ! Le bateau, immatriculé au Guilvinec, au dos de l'un des vases, répond en effet à une double interrogation : la date de réalisation des pièces... et le prénom de la jeune femme.
Jos Kervella (1915-1956), paire de vases au couple bigouden, faïence, chaque vase H. 32 cm ; diam.18 cm, manufacture HB, Quimper, 1939.

Enfin, des années 1920-1930, voici une jolie paire d'assiettes. Les motifs nous renvoient également dans le Pays Bigouden. Quant au créateur de ces pièces... il reste difficile à déterminer. On peut y lire les influences de Georges Brisson, de Paul Fouillen, mais aussi de la famille Soudane.

Paire d'assiettes à décor de couple bigouden, faïence, diam. 21 cm, faïence, manufacture HB, Quimper, années 20-30.





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samedi 11 mars 2017

Disparition de Bel Delecourt

Dans sa 102e année, Bel Delecourt vient de nous quitter. Figure de la céramique quimpéroise, elle arpentait, infatigable, les rues de la ville et passait souvent à la galerie. Ces dernières années elle s'était expatriée à Rennes.
Il y a quelques années, j'avais rédigé un texte sur elle, à l'intention d'une publication dans le journal du Quimper Club International... le voici, en forme d'hommage.


"Cet après-midi, j’ai rendez-vous dans une élégante maison quimpéroise. Passée la grille du portillon, quelques opus incertum, je sonne. Je connais cette dame qui vient m’ouvrir. Voilà déjà plus de quinze années que j’ai l’occasion de la côtoyer. Pour l’état civil, il s’agit d’Isabelle Delecourt. Son prénom cependant est désormais passé à la postérité sous le joli pseudonyme de Bel.
En ce samedi après-midi hivernal, nous nous asseyons dans le salon qui jouxte l’entrée. C’est avec plaisir que je me penche sur la carrière d’une artiste qui vient de fêter ses 93 ans. En annonçant l’âge de Madame Delecourt, nulle volonté d’être discourtois. Bel Delecourt ne fait pas mystère de son âge et sait garder le charme particulier qui émane aussi de son univers.
Alors même que le Musée départemental breton de Quimper consacre une exposition aux époux Taburet, qui étaient ses voisins d’atelier à la manufacture HB, cette rencontre est l’occasion d’un retour et de quelques éclaircissements sur sa carrière.

Bel Delecourt, lors d'une rencontre organisée à la galerie (ici avec Paul Moal, Marjatta et Jean-Claude Taburet, Patrice Cudennec)

Bel Delecourt n’est pas la première artiste de la famille. Son grand-père paternel, Eugène Lamasse, était directeur artistique de la faïencerie Keller et Guérin à Lunéville. Peu de traces subsistent des créations de cet homme décédé prématurément mais un réel talent d’artiste très naturaliste est évident. Sens de l’ornementation, de la composition et précision botanique des décors floraux, les dessins et céramiques d’Eugène Lamasse laissent entrevoir un talent certain.
De son enfance à Nancy, Bel Delecourt garde de belles images. Son père, officier, amenait ses enfants dans de grandes promenades en forêt. Il faisait écouter la beauté du chant des oiseaux à ses enfants et disait à la petite Isabelle que ces chants étaient pour elle. A la question « Mais quand je ne les entends pas, pour qui chantent les oiseaux ? », son père répondait « Pour le bon Dieu ! ». Cette foi profonde, Bel Delecourt la gardera toute sa vie.
Ce père admiré refuse toutefois à la jeune fille de choisir la carrière de la danse. Elle se voyait ballerine, elle fera des études d’ingénieur commercial à Lille, suivant ainsi un cursus rare pour les jeunes femmes de l’époque.
Ce diplôme, obtenu avec beaucoup de travail, ne sera d’aucune utilité pour sa carrière !
Son premier emploi sera celui de mère, à la suite d’un mariage à l’issue de ses études. Premières joies de la maternité que Bel Delecourt ne cessera de célébrer par la suite, « le plus beau métier du monde que celui de mère » dit-elle.
Jeune femme en terre chamottée émaillée, vendue à la galerie il y a quelques années
De ces années d’avant-guerre, l'artiste se souvient d'un court voyage chez ses parents. Son père a été alors muté à Quimper. C’est la découverte de la Bretagne. « Splendide ! », voilà son opinion sur cette province. Les paysages sauvages, l’âpreté d’un village côtier balayé par les vents comme Le Guilvinec, la puissance de la houle… la première impression est excellente. A Quimper, elle visite avec son mari la faïencerie HB. Mais l’ambiance de l’époque n’est guère à l’émerveillement et à l’insouciance. Déjà des bruits de bottes commencent à se faire entendre.
Dès la déclaration de guerre, Isabelle Delecourt suit ce mouvement de peur que l’on a appelé en France du nom d’exode. La fuite devant l’envahisseur allemand qui ne tardera pas à surgir l’amène, logiquement, à partir se réfugier avec son fils, chez ses parents, à Quimper.
L’Occupation, elle la vivra partiellement dans cette ville où vient la rejoindre son mari de retour de guerre. Son deuxième enfant naît ici ; son troisième voit le jour alors qu’elle a suivi son époux en affectation dans l’Allier. Des soucis conjugaux amènent par la suite Isabelle Delecourt à rejoindre Quimper, ville qu’elle ne quittera plus désormais.
Employée à la Préfecture durant la guerre, elle garde peu de souvenirs marquants de cette époque troublée. A son arrivée à Quimper, Bel Delecourt partageait son domicile avec ses parents. La maison était alors située sur les quais de l’Odet, à l’emplacement de l’actuel Conseil général du Finistère.
Ce n’est qu’après la Libération que sa carrière se précise.
Un korrigan au chat, passé à la galerie il y a deux ans
Son père, Paul Lamasse, décide de s’inscrire aux cours du soir de la toute jeune Ecole des beaux-arts de la ville. Bien vite il y entraîne sa fille.
C’est une révélation pour la jeune femme. L’un de ses professeurs, Jos Kervella, remarque particulièrement ses dons. Autre mentor dont elle fait vite la connaissance, Augustin Tuset. Le docteur Tuset, médecin directeur des services de santé du département, est aussi un artiste et l’un des éléments importants de l’intelligentsia locale. C’est Augustin Tuset qui incite Isabelle Delecourt à entamer une carrière dans la céramique, à la manufacture Henriot. La jeune femme restera peu de temps dans cette faïencerie. Pour des raisons personnelles, c’est dans la manufacture concurrente, HB, qu’elle fera carrière.
Ses premières œuvres en céramique sont réalisées alors qu’elle est encore élève de l’Ecole des beaux-arts. Les conseils avisés du docteur Tuset l’amènent à laisser très vite s’épanouir son style autour des quelques thématiques qui seront sa signature : la femme et l’univers de l’enfance.
C’est alors qu’Isabelle Delecourt devient Bel Delecourt. A ce changement de nom, deux raisons. D’une part, elle cherchait à raccourcir un nom décidément trop long, d’autre part elle voulait également « asexuer » son prénom. A une époque où, dans une petite ville de province, le travail artistique d’une femme était, au plus, jugé récréatif ou intéressant, le prénom de Bel pouvait laisser planer un doute sur le sexe du créateur et ainsi donner une crédibilité à l’œuvre !
En exposition au Musée départemental breton en 2011-2012
Et pourtant, il faut l’avouer, l’univers de Bel Delecourt est éminemment féminin. « Vous ne trouverez pas beaucoup de bonshommes chez moi ! » me dit-elle avec humour.
Ses thématiques s’organisent de manière très cohérente. La femme, c’est la ballerine pleine de grâce qu’Isabelle Delecourt voulait être. Les enfants, ce sont les siens, observés dans leurs moindres attitudes. Les femmes et les enfants, ce sont aussi des Vierges à l’Enfant, des madones par lesquelles l’artiste laisse libre cour à l’expression de sa foi.
Dès lors Bel Delecourt déclinera ces thèmes sur différents supports durant plus de 60 ans !
La manufacture HB a profité de ses services pour lui faire créer quelques céramiques qui ont été éditées. On peut penser à des groupes de danseurs bretons ou des groupes de jeunes enfants. Une belle Vierge à l’enfant voit aussi le jour. Mais la majeure partie du travail de l’artiste à la manufacture, ce sont des pièces uniques. Céramiques en ronde-bosse ou décorations en aplat aux émaux, de nombreuses œuvres sont exposées et vendues à Quimper ou Paris.
Dans les années 1970, c’est vers l’abstraction que Bel Delecourt penche. Très sensible aux effets de fusion, elle réalise ainsi bon nombre de céramiques au décor chatoyant et abstrait. Cependant, soucieuse de s’occuper pleinement de ses parents devenus très âgés, elle interrompt brutalement sa création dans le domaine de la céramique en 1976.
Si le nom de Bel Delecourt est indubitablement associé à la faïence de Quimper, nous ne devons pas oublier que l’artiste a également su appliquer son univers à d’autres supports.

En parallèle à son activité chez HB, grâce aussi à la liberté consentie par la manufacture aux artistes, Bel Delecourt a créé des décors peints sur porcelaine. Cherchant un matériau plus fin et plus précieux que la faïence pour des motifs extrêmement soignés, elle commandait ses porcelaines à Limoges, les faisait peindre par une employée dans un atelier qu’elle avait créé rue de Brest à Quimper, puis les commercialisait elle-même. Des services de table autour des thèmes des ondines ou des bateaux par exemple ont ainsi été créés. Fréquemment, sans doute pour accentuer la préciosité de ces céramiques, des rehauts d’or ornaient les pièces. Après quelques années, la demande n’étant pas assez soutenue, Bel Delecourt ferma son atelier de la rue de Brest pour donner ses dessins à reproduire à Paris dans les ateliers Jamault et Vignault.
 
Lors du vernissage de l'exposition au Musée breton - cliché "Le Télégramme"
Bel Delecourt est également l’auteur de décors de grandes dimensions. En 1952, elle signe un ensemble décoratif pour la « Maison Monseigneur Duparc » à Quimper. Cette batisse abrite un patronage pour les jeunes filles et Bel Delecourt y signe un décor que la presse de l’époque évoque en ces termes :  On a admiré comme il convenait ce « Chemin du Paradis » qui se pare, tout au long des escaliers, de poissons d’abord, puis d’oiseaux fastueux, enfin d’angelots rieurs – mer, terre, ciel – le tout enrichi de motifs complémentaires de la même veine. Et que dire de la salle commune dont les murs évoquent avec beaucoup de charme et d’humour la jeune fille de 1900 ? Toutes ces fresques éclatent de vie, de spontanéité et de jeunesse et on ne pouvait rêver décor mieux adapté à la Maison Mgr Duparc. Cet ensemble décoratif a été conçu avec à peine quelques dessins préparatoires, directement créé sur place par l’artiste, à même les murs. Il s’agit là d’un acte purement désintéressé. Bel Delecourt n’a jamais demandé ou reçu de rétribution pour ce travail. Aujourd’hui malheureusement, ces décors ne sont plus en place.
Un panneau constitué de panneaux de céramique est encore visible dans ce qui fut la Clinique Saint-Louis de Brest, il représente le roi Saint-Louis rendant la justice, mais qu’est devenu le grand décor peint à même le mur pour l’Hôpital des Broussailles à Cannes ?

Toujours en parallèle à ses créations de faïences, Bel Delecourt a également exposé des panneaux de peinture sur soie. Malheureusement, les couleurs de ceux que nous avons pu retrouver sont considérablement fanées.

Enfin, Bel Delecourt, infatigable, est encore aujourd’hui l’auteur d’aquarelles, technique à laquelle elle associe volontiers le collage.

Plus de cinquante années d’activités artistiques variées donc, mais toujours avec ce souhait profond de mettre en lumière un univers profondément féminin, doux, paisible et gracieux. Voilà un résumé de l’activité de Bel Delecourt."